Mireille et l’information « pujadesque »

RAPHAËL N’EST PAS POLI – La Chronique furieuse de Raphaël Poli

« Mireille, c’est le miroir de la méchante reine de Blanche-Neige qui nous dicte la conduite à adopter ». Illustration Joseph Jacobs.
« Mireille, c’est le miroir de la méchante reine de Blanche-Neige qui nous dicte la conduite à adopter ». Illustration Joseph Jacobs, in

Europa’s Fairy Book (1916).

Le journal de 20h, à France 2 comme ailleurs, abuse des commentaires pris sur le vif auprès des « vraies gens ». « Mireille », omniprésente, en fait partie. Mais ses déclarations, si honnêtes fussent-elles, font prévaloir l’émotion sur l’analyse, la subjectivité sur les faits, le sentiment sur l’information.

Par Raphaël Poli

Depuis le début des années 2000, une nouvelle gloire creuse son sillon au sein du gotha très fermé des célébrités. ​Appelons-la « Mireille ». Personnalité indispensable du journal télévisé, elle est aujourd’hui plus médiatisée que Sophie Marceau ou Louane, la nouvelle coqueluche des jeunes. Sollicitée notamment au journal de 20h00 de David Pujadas, l’incontournable « Mireille » compte une apparition toujours remarquée dans les reportages « sur le terrain ».

Mireille est partout et possède le don rare de délivrer le mot juste en toute circonstance. Capable du meilleur, elle laisse éclater un sanglot les jours d’attentats, de match perdu, de tarte aux fraises trop cuite. Mireille joue parfaitement ses répliques, récitante fidèle du journaliste en situation.

Mireille ne se laisse jamais surprendre au rayon charcuterie
Hier soulagée d’avoir écouté Bison futé la veille des vacances de Noël et demain très à l’écoute des prochaines élections présidentielles, Mireille c’est un de peu nous, un peu des autres, et un sentiment de vacuité qui reste souvent perceptible derrière le demi-sourire en coin de notre “Puja” national, l’incontournable homme-tronc de nos télévisions HD.

Parce que Mireille a bien réfléchi à la question, elle ne se laisse jamais surprendre au rayon charcuterie, une main sur son faux sac Vuitton et l’autre sur un saucisson made in France. Telle une actrice méritant son César, elle travaille son accent provincial avec force et ardeur, démontrant une parfaite connaissance du terrain et l’amitié indéfectible avec sa petite sœur France 3. On notera que ses grands débuts avec Jean-Pierre Pernaut, spécialiste autoproclamé des régions françaises, reste une belle histoire d’amour pour le journaliste, qui décline sa formule depuis le 22 février 1988. Une fois les grands sujets d’information évoqués distraitement, on se réconforte avec la Mireille qui présente L’Odyssaum de Pont-Scorff tout en consolant son fils après ce fameux match perdu contre le Puy Foot 43 Auvergne.

La méchante reine de notre miroir télévisuel
Si parfois on lui reconnaît une certaine complaisance dans la caricature (le choix cornélien de la bûche de Noël, l’absence de neige a l’Alpe d’Huez), il faut reconnaître à Mireille le soin de dresser le portrait de la femme moderne dans toute sa misère et sa splendeur. Jamais la même et toujours au rendez-vous, on décèle dans son rire l’émotion constante de passer au journal télévisé pour la toute première fois quand elle chante du Gainsbourg a capella. C’est qu’elle nous rassure, Mireille, avec ses peines, ses coups de gueules, son admiration sans borne pour son fils autiste et sa joie assumée une fois acheté son soutif soldé.

Oui, Mireille, c’est le miroir de la méchante reine de Blanche-Neige qui nous dicte la conduite à adopter selon les circonstances de l’évènement du jour. C’est un monstre de cruauté, de manipulation et d’égocentrisme. Mais elle pose inexorablement la même question: « Miroir magique au mur, qui a beauté parfaite et pure ? » (Blanche Neige et les Septs Nains, Disney, 1937). Mireille incarne cette envie irrépressible de se contempler encore et toujours dans le portrait des autres, de rire de soi quand elle se costume pour Halloween, d’assumer sa folie passagère pour l’ouverture des soldes et ses peines quand on assiste impuissant à la tragédie du 13 novembre.

À travers son patois qui sent bon la gadoue ou ses problèmes avec la Caf d’Île-de-France, Mireille nous guide sur ce qu’il faut ressentir. La souveraine dirige son royaume d’une poigne de fer : il ne s’agirait pas pour les spectateurs de penser par eux-mêmes. Mireille joue l’émotion pour nous, digérée et formatée par le miroir, cet homme tronc universel qui s’engage à respecter sa mission de service public. C’est toujours Monica Bellucci la plus jolie femme de nos fantasmes, mais c’est bien Mireille la plus belle. Merci Puja, le message est passé et ça fait du bien.

Puja, en bon monsieur “passe-plat”, nous la livre aussi en dessert sur le plateau de Des Paroles et des Actes. Après nous avoir raconté sa misérable vie, posant unilatéralement la même question aux politiques : « Mais qu’est que vous allez faire, bon dieu ? », Mireille s’énerve avec la retenue et la dignité imposées par le CSA… et Puja s’amuse à reprendre la seule question de Mireille, dans un jeu de rôle bien établi ou tout le monde a déjà lu le prompteur des réponses, travaillé par les rédacteurs des éléments de langage.

Preuve de sa starisation, Mireille s’affranchit de son présentateur chéri et investit les internets. Elle dévore Youtube et “tutoïse” sur tout et n’importe quoi. Bientôt Mireille devrait se voir offrir sa propre chaine de télévision et pourquoi pas une application dédiée qui pourrait se nommer “Facebook” ou bien “Twitter”… Elle hésite encore mais la faim de notre égocentrisme devrait bientôt la décider à porter elle-même les menottes de sa liberté de réflexion et avaler la clé de sa liberté de penser.

Petite ombre au tableau, un certain Robert squatte les journaux télévisés, obligeant Mireille à partager son temps d’antenne avec ce malotru. La guerre du like est belle et bien déclarée.

 

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