Et le théâtre ne fait plus rêver

RAPHAËL N’EST PAS POLI – La Chronique furieuse de Raphaël Poli

Le "jardin" des manifestants de "Nuit debout"
Le « jardin » des manifestants de « Nuit debout ». Photo Neil Jomunski.

Pourquoi les gens ne vont-ils plus au théâtre ? Pourquoi leur préfèrent-ils le cinéma ou le football ? Les pratiques actuelles sont-elles responsables de la désertion du public ? Pour ré-enchanter la scène, il faudra évoluer, au risque de ne même plus vouloir attendre Godot. Ni qui que ce soit d’autre.

Par Raphaël Poli

Sur Canal plus, le journaliste Yann Barthès, dans Le Petit journal du 23 mars, dresse le parcours exemplaire de Pierre Niney à l’occasion de la sortie événement du film Five. On y apprend que la star d’Yves Saint Laurent quitte définitivement la Comédie-Française à l’âge de 27 ans. Si l’on évitera de se perdre en conjectures sur les motivations réelles de la star montante du cinéma hexagonal, on notera que la Comédie-Française, première troupe de théâtre subventionnée (24 486 219 euros en 2012) est considérée par le show-business comme un vulgaire marchepied vers le cinéma, la gloire et la reconnaissance éternelle.

 

 

Du côté des spectateurs, on peut constater la même désaffection du théâtre. Amusez-vous à sonder votre entourage sur ses connaissances théâtrales. Demandez par exemple à votre petit cousin, entre la poire et le fromage, de vous citer trois sociétaires de la maison de Molière et trois footballeurs du PSG. Les réponses risquent de vous surprendre : avec quelle rapidité il vous citera entièrement, réservistes compris, l’effectif complet de l’équipe championne de France ! Mais songera-t-il à chanter les louanges de Denis Podalydès, Laurent Natrella et Hervé Pierre, exceptionnels dans La Tragédie d’Hamlet de William Shakespeare mise en scène par Dan Jemmett ?

Peu probable…

 

 

Tout se perd ma pauvre dame.

 

À l’école, Madame le professeur de français, passionnée de théâtre, ses lunettes brassant l’air fétide de la salle de classe exiguë du deuxième étage, vous expliquait avec force et passion que les bourgeois se rendaient au théâtre afin de « parader » à la première d’un Feydeau. À l’entracte, les commerçants concluaient des affaires et les puissants faisaient mine d’avoir tout compris en évoquant la fameuse réplique de la scène 5 de l’acte II. Bref, le théâtre c’était « the place to be ».

Aujourd’hui, le public est composé des intermittents, des scolaires, désignés par les autorités compétentes comme le « non public ». Bref, le théâtre est devenu obligatoire pour les uns et pour les autres une cure de digestion.

Madame le professeur de français, la fesse gauche sur son bureau, la droite en suspension dans le vide, nous racontait la fascinante histoire du théâtre moderne autour de la création sulfureuse du spectacle mise en scène par Roger Blin un soir de janvier 1953 : En attendant Godot de Samuel Beckett. Une pièce ou en apparence il ne passe rien ou pas grand-chose. Le pitch est simple : les personnages et le public attendent Godot avec pour seul compagnie un arbre au milieu du vide. Voilà, c’est tout. Merci pour votre patience.

Et le public de 1953 a perdu patience. De nombreux habitués ont même déchiré le programme avant de quitter la salle en marquant une gêne et un mépris inappropriés en de telles circonstances (source : Wikipedia).

En 2009, j’assiste à l’un des spectacles de Yan Fabre : L’orgie de la tolérance.  Un danseur y enlève son slip et passe le bout de son sexe dans les rayons d’une roue d’un vélo. Ainsi positionné (le vélo à l’envers appuyé sur sa selle), il tourne la roue, provoquant une « danse du kiki » laissant libre cours à différentes interprétations. Aucun geste d’humeur, aucune critique, le « kiki » de l’artiste, si je puis l’écrire ainsi, est passé comme une lettre à la poste. Nous avons applaudi poliment et chacun est allé dépenser ses défraiements dans ces restaurants ouverts exclusivement en période de festival.

 

 

Et le public dans tout ça ?

 

Je me suis longuement demandé ce qu’aurait pensé ma grand-mère ou mes amis du lycée de la danse du kiki. Mais bien sûr, ils n’étaient pas dans la salle. D’ailleurs, les amis du lycée ne sont jamais dans la salle et cela m’a toujours posé le vrai problème du théâtre, celui qui fait sens pour l’autre et s’inscrit dans la réalité de notre univers personnel.

Puisqu’on tient sous la main notre petit cousin et que le fromage n’a pas fini d’être avalé, posons-lui la question de ce qu’il voudrait voir, si d’aventure (folie?) il se retrouvait à choisir une sortie théâtre. Il vous répondra sans nul doute : « Un truc pas prise de tête, drôle, parce que moi j’ai des problèmes par-dessus la tête ».

 

On est mal barré pour la danse du kiki…

 

Avant de dénoncer le capitalisme, Cyril Hanouna et le théâtre privé, il serait peut-être temps de payer sa place et de faire un tour sur le théâtre des opérations ?

Les nouvelles tendances sont la vidéo, les collectifs et mon cul sur la commode. En gros, la génération des cinquantenaires n’a pas vraiment fait avancer le théâtre brechtien ni celui de Marivaux. La grosse nouveauté du côté du subventionné, c’est le comédien face public qui balance son texte en faisant la gueule ou le célébrissime effet de mise en scène : « Je te montre que je joue à jouer ». Le comédien dénonce le théâtre, rapporte qu’il joue au spectateur, sur-théâtralise en chuchotant dans un micro et peint sur un mur (toujours en fond de scène) des dessins torturés drapé dans une vidéo onirique post-guerre du Koweït.

Du côté du théâtre privé c’est l’aveu d’échec : on nous impose un canapé et le cul de son propriétaire angoissé depuis une bonne cinquantaine d’années. Le cocu dans le placard joue son désarroi avec des expressions qui feraient passer Jim Carrey pour un adepte de la méthode de l’Actors Studio, adoptant un sens du comique aussi fin que la poitrine de Nabilla. On enrobe le tout par une séance appuyée de faux fous rires et le tour est joué.

Tout est bien, on est content, on applaudit, on s’embrasse et on se congratule. On est un vrai artiste et on devient rouge de colère devant les couvertures du gros Depardieu sauf qu’à force d’institutionnaliser l’artiste, on nous a fait croire que n’importe qui pouvait répandre sa problématique personnelle sur un plateau devant une salle d’admirateurs. Malheureusement, le public populaire va au MK2 voir Captain America Civil War et nos élites politiques, financières et même culturelles se donnent rendez-vous dans les carrés VIP  du Stade de France.

 

 

J’ai comme un mauvais pressentiment.

Han Solo, Le Réveil de la Force

 

Quand Han Solo le dit, c’est que les problèmes ne sont pas loin. Et si celui qui concevra le plus gros décor (pardon, la plus belle scénographie) se retrouve vainqueur de cette course (nécessaire ?), on est en droit de se demander si demain le « non public » deviendra enfin « public » tout court. Et surtout si à force de museler le jeu dramatique dans des codes dogmatiques, de nouvelles formes théâtrales s’inventeront pour fasciner les générations nouvelles.

 

 

Place de la République, à Paris, des participants de la Nuit Debout ont réussi à creuser un potager. Utopie moderne ou désespérance d’une génération ? Peut-être les deux à la fois. Mais En attendant Godot et son imagerie surréaliste sont devenus réalité : un arbre au milieu du vide. Pour ceux qui en douteraient encore, c’est désormais prouvé : Samuel Beckett et Roger Blin furent des visionnaires ce soir de Janvier 1953.

Le théâtre français cherche encore ses prochains visionnaires : les nouveaux Blin, Brook, Mnouchkine, Chéreau ou Mesguich… Trouveront-ils les moyens financiers et le soutien du public pour révolutionner le théâtre d’aujourd’hui et ré-enchanter nos soirées, cannibalisées par la télévision, Netflix et le prochain championnat d’Europe de foot ? Si nous jugeons le théâtre comme le vilain petit canard des arts vivants, comment inventer aujourd’hui les images qui aideront les générations suivantes à comprendre le monde dans lequel ils évoluent ?

2 pensées sur “Et le théâtre ne fait plus rêver

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